Où il est question de démocratie

Cette semaine à Bamako, un évènement a touché le monde de la justice et de l’administration pénitentiaire : la semaine des détenus. Le concept est d’informer le grand public sur les activités menées au sein des établissements pénitentiaires : formation, éducation, activités génératrices de revenu, toutes censées contribuer à la réinsertion socioéconomique des détenus. Est notamment organisée une exposition vente bien achalandée des objets fabriqués par les détenu(e)s, majeurs et mineurs : boîtes, tissus et vêtements, sacs, bijoux, portes clé et autres colifichets. Sont par ailleurs diffusées à la radio diverses émissions de sensibilisation à l’intention du grand public sur la situation des détenus.

 

Le rappel apathique, à la radio, des textes applicables aux détenus et notamment aux enfants, ainsi que l’animation joviale de l’exposition, où tout le monde salue tout le monde avec force sourires, laissent cependant rêveur lorsque l’on connaît la réalité du terrain… Bien que des progrès aient été réalisés, l’état des lieux est loin d’être rose ; s’agissant de la délinquance juvénile, on peut ainsi mentionner les cas de mise en garde à vue d’enfants de moins de 13 ans (non pénalement responsables), le dépassement des délais de GAV et de détention provisoire, l’insuffisance de la formation et de l’éducation de base dans les centres pénitentiaires, la faible utilisation des alternatives à l’emprisonnement, le manque de quartiers spéciaux pour mineurs dans les prisons et dans les commissariats, la vétusté et insalubrité des installations, l’insuffisance de personnel spécialisé… Les détenus ne sont manifestement pas prioritaires dans l’allocation des fonds publics. Pour autant, comment en blâmer le Mali sans hypocrisie, quand on sait que dans les pays développés, le monde carcéral est lui aussi la cinquième roue du carrosse : surpopulation carcérale, taux de suicide élevé et en constante augmentation, pénurie d’effectifs des surveillants, conditions d’hygiène affligeantes, …

 

L’exposition vente de la semaine des détenus s’inscrivait en marge de l’Espace d’interpellation démocratique (EID), qui tenait cette année sa 14ème édition. Le principe est simple : confronter directement les dirigeants maliens aux citoyens ; le quotidien de Bamako précise qu’il s’agit d’un « forum annuel qui a pour objectif d’informer l’opinion publique nationale et internationale sur l’état des droits de l’homme en République du Mali, contribuer de manière active et pédagogique à la réalisation d’une culture démocratique nationale et d’impulser de façon significative la politique de promotion et de protection des droits et libertés des citoyens. Il permet aux citoyens d’interpeller directement les pouvoirs publics à travers le gouvernement, sur les actes qu’ils jugent attentatoire à leurs droits fondamentaux ».

 

Lorsque nous en avions entendu parler alors que nous étions encore en France, nous avions trouvé la démarche très intéressante et nous étions promis d’aller y faire un tour afin de voir comment cela fonctionnait. J’ai donc passé 2 heures dans la grande salle du Palais des congrès de Bamako, un peu clairsemée en cette fin d’après midi (mais paraît-il, pleine le matin).

 

Premier constat : l’EID ne fonctionne pas de manière très interactive. En réalité, les « interpelleurs » transmettent leurs demandes par avance à une Commission, qui les examine. C’est ainsi que cette année, sur 68 interpellations reçues, 19 ont été lues dans la salle, 22 ont été retenues "pour suite à donner" et 27 ont été rejetées. Les « interpelleurs » qui passent ce premier barrage expriment leurs questions et demandes durant la matinée ; l’après-midi est consacrée aux réponses des ministres, leurs services leur ayant préparé en amont tous les éléments nécessaires. Les réponses se succèdent donc, dossier après dossier, chacun des Ministres interpellé lisant ses notes devant le public quelque peu endormi.

 

Quant aux questions, elles se sont avérées, au moins pour la partie à laquelle j’ai assisté, terriblement individuelles et spécifiques : untel attend son diplôme universitaire depuis X années, untel n’a pas été payé pour des bons de commande passés au nom du Ministère de la Défense, untel avait un problème de succession, …

 

Ainsi, malgré l’intérêt de la démarche en tant que telle, visant à confronter le peuple à ses dirigeants sans passer par la barrière de la représentation (démarche dont l’on pourrait s’inspirer en France, du niveau local au niveau national !), l’exercice reste assez convenu et montre un certain nombre de limites.

 

Les associations de défense des droits de l’homme ne s’y trompent d’ailleurs pas. C’est ainsi que l’association malienne des droits de l’homme (AMDH) souligne que l’EID suscite malheureusement peu l’intérêt des Maliens ; elle regrette « cette forme d’organisation improvisée que le ministère de la Justice semble privilégier, malgré les lacunes, les frustrations et les suspicions que cela comporte » et suggère de confier l’organisation de l’évènement à une structure « indépendante et crédible »

 

A suivre, donc...

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