Tabaski

Avertissement : âmes sensibles attention ! Certaines photos accompagnant cet article sont un peu sanguinolentes...

 

Le 28 novembre dernier a eu lieu la fête de Tabaski, nom donné ici à la fête plus connue en France sous celui d’Aïd-el-Kebir. C’est la grande fête (par opposition à la petite fête – Aïd-el-Fitr- qui marque la fin du Ramadan), au cours de laquelle on célèbre la soumission à Allah d’Ibrahim (Abraham), qui avait accepté l’ordre divin de sacrifier son fils Ismaël. Ce n’est qu’au dernier moment qu’Allah lui fit parvenir par l’intermédiaire de l’archange Gabriel un mouton destiné à remplacer l’enfant. D’où le nom populaire de la fête : la fête du mouton (et effectivement, c’est sa fête, au mouton…).

 

A cette occasion, les invitations ont plu sur nous, à tel point que nous avons du en refuser une, nous partager pendant la journée du samedi entre la famille de Kalifa et cella d’Amadou et promettre une visite ultérieure à Mam’, notre restauratrice du quartier Mali. 3 jours pas comme les autres…

 

Le samedi matin à 7.50, alors que rendez vous était pris vers 9.00 chez Kalifa, nous recevons un coup de fil de Fatoumata, sa femme, disant qu’elle passe nous chercher dans les 10 minutes : il faut que nous soyions présents le plus tôt possible si nous voulons « voir comment ça se passe ». Branle bas de combat pour être prêts dans les délais ; à l’heure dite la voiture, conduite par Vieux, un neveu de Kalifa, nous attend. Une petite explication à ce niveau s’avère nécessaire : nous nous rendons en fait dans la 2ème famille de Kalifa, c'est-à-dire chez sa seconde épouse et ses enfants. Fatoumata était auparavant la femme d’un des frères de Kalifa, décédé il y a quelques années ; c’est alors que, selon la tradition du lévirat, elle a épousé Kalifa en secondes noces. Actuellement, elle vit à Bamako tandis que Kalifa vit la majeure partie du temps à Koutiala avec sa première femme et leurs enfants ; il lui rend visite de temps à autre.

 

Une petite dizaine de minutes plus tard, nous arrivons devant la maison de la famille Camara, mais ne faisons qu’y déposer Fatoumata : Vieux, deux des fils de Fatoumata et nous-mêmes repartons aussitôt pour la mosquée (à peine le temps pour Amélie d’emprunter un voile pour se couvrir la tête) ! Plus qu’en tout autre jour, la prière est suivie ; on pourrait dire que c’est l’équivalent de la messe de Noël des chrétiens… Tout le monde est sur son trente-et-un, les boubous en basin rivalisent de couleurs et de broderies (oui, on vous doit un article sur les tissus maliens, c’est dans les tuyaux !).

 

Pour Thomas ça n’est pas vraiment une épreuve : il est bien entouré par les 3 cousins Camara. Pour Amélie c’est différent : elle se retrouve seule avec son tapis de prière au milieu d’inconnues (puisqu’hommes et femmes sont séparés dans les mosquées), avec comme unique consigne de suivre les mouvements des autres…

 

La prière dure une petite demi-heure ; une première partie est consacrée aux rak^ah, au nombre de 2 pendant la prière de Tabaski. Il s’agit d’un enchaînement de postures (debout, incliné, prosterné, assis sur les talons), chacune ayant sa propre signification symbolique et spirituelle. La seconde partie, plus longue, est le sermon de l’imam, basé sur les sourates du Coran, pendant lequel les fidèles peuvent parler entre eux. Nous n’avons évidemment rien compris ni aux rak^ah, ni au sermon, l’ensemble étant en arabe ; nos amis nous ont cependant expliqué que l’imam procède au sacrifice rituel du mouton au cours de la cérémonie (ce que nous n’avons pu voir, étant donné que nous n’étions pas à l’intérieur même de la mosquée) ; les fidèles doivent attendre ce premier sacrifice avant de tuer leur bête à la maison, sans quoi le geste n’aurait aucune valeur spirituelle.

 

A la fin de la prière, tout le monde se salue et se souhaite une bonne fête ; à cette occasion, Amélie a même été incitée par un groupe de femmes, sympathiques bien que prosélytes, à se convertir !...

 

Retour à la maison. Là nous attend le moment redouté, auquel nous espérions échapper : le sacrifice du mouton. En effet, pour la fête, chaque famille qui en a les moyens achète son mouton, qui doit être « mâle et sans défaut » (et à l’approche de la fête, les prix grimpent… vertigineusement ! de 35 000 à 160 000 FCFA suivant la taille de la bête – 55 à 245 euros environ) ; du coup, les rues de Bamako s’étaient transformées ces derniers jours en marché au mouton géant ; il y en avait à tous les coins de rue… Et la bestiole suscite la convoitise : le Canard déchaîné rapporte ainsi des cas de propriétaires dormant avec leur bélier pour éviter les vols…

Seul peut procéder au sacrifice un musulman assidu (qui prie « permanemment », comme on dit ici), c'est-à-dire celui qui effectue ses cinq prières quotidiennes. Les jeunes Camara admettent en rigolant ne pas faire partie de cette catégorie ; le rôle revient donc à un ami de la famille. Le rituel est précis : la bête doit être couchée sur le flanc gauche, la tête en direction de la Mecque.

 

Nous n’en menons pas large (surtout Thomas)… Mais finalement, nous sommes moins choqués que ce que nous aurions cru : bien que pénible, l’acte n’apparaît, somme toute, pas moins sain que l’abattage à la chaîne dans des abattoirs déshumanisés… Nos amis insistent pour nous prendre en photo aux côtés du mouton : « ca fera des souvenirs ! ». Vous excuserez nos sourires un peu crispés ! :-) Ensuite, la bête est dépecée ; les familles, avec les différents morceaux, préparent différents plats qui seront mangés tout au long du week-end ; la tradition religieuse veut en outre qu’elles offrent un peu de viande aux familles nécessiteuses voisines et apportent des plats aux autres membres de la famille et voisins.

 

Pendant que les messieurs rendent visite à un ami malade, puis achètent une pastèque et un poulet (le fait que Thomas n’aime pas le mouton n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde !), Amélie participe activement, sur les directives de Fatoumata, à la préparation du plat de mouton, en éminçant une montagne d’oignons pour la sauce. Sans planche et avec un couteau qui ne coupe pas très bien, pas facile…

 

Sur le coup de onze heures, le « petit déjeuner » nous est servi : foie et cœur du mouton, sauce oignons, à manger dans du pain avec une assiette de crudités. Conclusion : le foie, ça n’est pas pour nous ; par contre, après avoir goûté avec appréhension le cœur, Amélie trouve que ça n’est pas si mauvais et sauve l’honneur en finissant son assiette. S’ensuite une discussion très intéressante avec Vieux et Boubacar, sur la situation du pays, celle des jeunes, les évolutions sociétales, les difficultés quotidiennes…

 

Vers 14.00, nous devons prendre congé car nous avons promis à Amadou d’aller le voir ; nous sommes très gênés car le poulet a été spécialement acheté pour Thomas, mais nous partons avant le déjeuner… Pour Fatoumata, voilà un très bon prétexte pour nous réinviter le lendemain. Rendez-vous est donc pris à 11.00.

Vieux nous conduit chez Amadou, dont nous retrouvons la maison presque du premier coup. Là, nous sommes à nouveau très bien accueillis par toute la famille et un repas nous est servi : coucous, mouton, allocos, pastèque, oranges… L’hospitalité africaine est vraiment incomparable. Sur le sol, la peau du mouton est étendue, prête à sécher. Les peaux des moutons sont ensuite données aux tanneurs, qui font là une sacrément bonne affaire vu le nombre de bestioles tuées… Il paraît que certains décollent la peau du mouton en faisant un petit trou dans la peau et en soufflant ensuite à l’intérieur comme dans un ballon. Nous avons pour notre part vu une méthode plus conventionnelle, à la main.

 

Après-midi tranquille passé à discuter, à regarder les photos du séjour d’Amadou en France l’année dernière ; en fin de journée nous quittons Amadou et rentrons au Centre, chargés des oranges, arachides et de la viande offerts par Amadou. Nous passons un peu de temps avec les filles, toutes belles en ce soir de fête. Un généreux donateur leur a offert un bœuf. A défaut de mouton…

 

Le lendemain la fête continue dans de nombreuses familles : traditionnellement, Tabaski dure 3 jours. Nous retournons chez Fatoumata, comme convenu, pour partager le fameux poulet… Nous y passons l’après-midi ; comme souvent la télé est allumée et nous faisons un stock de documentaires animaliers (l’écureuil d’Europe, la migration des gnous en Afrique de l’Est), supportons Vivement dimanche et regardons avec intérêt une émission de l’ORTM consacrée aux traditions, et qui traite cette semaine du mariage. Où l’on apprend que les règles traditionnelles étaient plus souples en matière de relations entre hommes et femmes que celles que souhaiteraient aujourd’hui imposer les tenants d’un certain rigorisme religieux…

 

Et Amélie se voit offrir par Fatoumata son premier boubou, en basin brodé. Pas de photos encore mais cela ne saurait tarder. L’ensemble est un peu grand car il était conçu pour Fatoumata, qui n’a pas tout à fait la même carrure qu’Amélie ; mais comme on dit ici, « ça passe ». En tous cas les filles du centre, devant qui un essayage est fait, semblent plutôt convaincues : elles disent à Amélie qu’elle est à présent vraiment une Africaine !

 

De retour chez nous en fin de journée, nous croyions en avoir terminé avec Tabaski. Que nenni ! C’est seulement le lundi soir que la fête prit fin pour nous. En effet, Mam’, notre restauratrice – chez qui nous n’avions pas eu l’occasion de passer pendant le week-end, continuait les festivités le lundi également. Elle nous avait mis de côté un gigot entier (dont Amélie se régala le soir suivant). Surtout, en ce lundi soir, elle avait organisé un show sur le goudron en face de son restaurant. Nettement plus animé que le premier que nous avions vu ! Cette fois, point de DJ bavard, mais des musiciens et chanteurs traditionnels. Et des danseurs qui se succèdent suivant une organisation assez stricte mais dont nous ne comprenons pas le fonctionnement.

 

Après une séance de photos en compagnie des filles et femmes de la famille, rivalisant d’élégance dans leurs boubous de fête blancs et roses, Amélie est entraînée sur la piste de danse… où elle est la cible de tous les regards. Pas facile… C’est le genre de moment où l’on a vraiment envie de se transformer en petite souris… Elle sera heureusement bientôt rejointe par Thomas, qui offrira une prestation improvisée de danse africaine tout à fait remarquable et d’ailleurs saluée avec force rires, cris et applaudissements par la foule en délire. Nous faisons également notre première expérience directe des louanges : nous ne passons pas inaperçus non plus aux yeux du griot, qui vient nous complimenter (comme d’autres personnes du public) pendant une dizaine de minutes… en bambara. Dommage, nous aurions bien voulu savoir ce qu’il pouvait bien dire de nous…

 

En conclusion : Tabaski, c’était réussi !

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